rentable de construire des machines-outils de travail des métaux par usinage en France. Pour un pays qui se veut libre, indépendant et souhaitant son redressement industriel, cela devient même une nécessité vitale. Explications.
La France a participé directement à la grande aventure industrielle des 19ème et 20ème siècles. Une forte culture d'ingénieurs, de grandes écoles, des industries de premier plan en aéronautique, armement, automobile, ferroviaire, nucléaire l'ont positionnée, la positionnaient encore récemment, parmi les 5 premières économies de la planète. Accompagnatrice naturelle de ces secteurs, la machine-outil française tenait également un rang mondial dans le top 5 jusqu'au début des années 70. Toujours dans le top 10 en 1976, le secteur employait alors 22?705 personnes. La fin des trente glorieuses, avec la première crise mondiale de 1974 a marqué le début de son déclin. Aujourd'hui, la construction de machines-outils pointe au 12ème ou 13ème rang, suivant les classements. Certaines compétences sont encore là, les besoins existent et les nouvelles générations d'entrepreneurs pourraient reconstruire en une dizaine d'années un secteur de construction de machines-outils aussi fort que dans le passé. Encore faut-il le faire en évitant les erreurs passées, définir une bonne stratégie marketing, bénéficier d'un cadre fiscal et social équivalent aux pays concurrents... et trouver les compétences nécessaires. Cet article et le classement établi par la rédaction, en l'absence de tout autre connu et sous réserve des renseignements disponibles, ne traite que des constructeurs de machines-outils travaillant par enlèvement de copeaux, destinées avant tout aux moulistes, outilleurs, mécanique de précision, générale et lourde, décolletage.
Avant tout, un peu d'histoire
Paradoxalement, le fait de posséder un marché intérieur très fort a constitué sûrement le talon d'Achille de la machine-outil française, dans les années 70 et 80. Effectivement, très présents en France, les constructeurs français ne l'étaient pratiquement pas à l'export. La prédominance des constructeurs français sur le marché intérieur ne leur permettait pas non plus d'apprécier l'évolution des besoins internationaux à leur juste valeur. Dans les années 70, les ingénieurs conçoivent ce qu'ils jugent bien pour les utilisateurs, en tenant peu compte de leurs réels besoins. Les délais d'obtention d'une machine-outil hexagonale sont si longs à l'époque, que la demande ne peut être satisfaite. Un fort décalage se produit donc entre fournisseurs et utilisateurs français. Technologiquement en avance dans les années 60-70, chaque constructeur français imagine alors sa propre solution numérique pour la grande production. Les besoins en fabrication unitaire ou en petite série sont alors considérés comme satisfaits par les machines-outils traditionnelles. NUM ne prendra son véritable essor qu'en 1978. En ratant ce virage de la commande numérique, l'industrie de la machine-outil française a pénalisé aussi ses clients. Le manque de flexibilité, de réactivité des entreprises cause une augmentation des stocks, gourmands en capital. Les industriels de travail des métaux plus dynamiques comprennent la nécessité d'une adaptation rapide. Ils se tournent donc vers des fournisseurs de machines technologiquement plus avancées de provenance étrangère. En 1982, le plan Machine-outil du Ministère de l'Industrie de l'époque n'a fait qu'accélérer le processus de désintégration du secteur, en établissant des critères de redressement sur le seul aspect financier. Dans les années 1980, la naissance de nombreux importateurs-distributeurs va favoriser l'implantation en France des plus grands noms de constructeurs mondiaux de la machine-outil, allemands, américains et japonais, notamment. Les taïwanais et coréens suivront dans les années 90. En 1999, dernière année de l'EMO à Paris – exposition mondiale de la machine-outil – sous l'égide du symap devenu Symop, la machine-outil française était encore reconnue comme importante. La suppression de cet événement, qui se déroule désormais tous les deux ans en alternance Hanovre/Hanovre/Milan, marque la fin d'une image forte de la machine-outil française. Aujourd'hui, le secteur de la machine-outil française existe toujours, le plus gros de son chiffre d'affaires dépendant de capitaux étrangers. Même les professionnels ne connaissent pas ou peu ce secteur car, hormis Huron, LGB, Nodier-Emag et Realmeca, les constructeurs français ne communiquent pratiquement pas, contrairement à tous leurs concurrents mondiaux. D'autre part, sur plus de 300 constructeurs de machines-outils répertoriés par le code NAF correspondant en France, seule une quinzaine conçoit et construit réellement des machines-outils d'usinage catalogue, au sens le plus large du terme.
Les spécialistes de l'automobile
Certains constructeurs français consacrent leur capacité d'innovation exclusivement au secteur automobile. Historiquement, cela se comprend pour deux d'entre eux, filiales directes ou indirectes de constructeurs automobiles. Renault Automation a été cédé dans les années 90 au groupe Comau, lui-même affilié au constructeur italien Fiat, pour devenir Comau France. Premier constructeur français en termes de chiffre d'affaires et d'employés, Comau France construit la gamme de centres horizontaux UGV Urane, pratiquement dédiée entièrement au secteur automobile. La rédaction de Mach'Pro s'est rendue récemment sur son site de Castres, pour rencontrer une société toujours très active sur le sol français (page 32 & 33 de ce numéro). Mais Comau semble vouloir rester sur ce seul secteur et communique peu avec le reste du marché. Troisième constructeur français, PCI-SCEMM est dans une situation similaire, par son affiliation au groupe PSA. Bien que développant la gamme de centres horizontaux UGV Météor, le constructeur stéphanois a maintenu son savoir-faire en termes de réalisation de machines transfert pour le secteur automobile. Là encore, une communication trop rare avec d'autres marchés laisse supposer la volonté de cette société de rester sur l'unique secteur automobile. Seul dans ce secteur à communiquer régulièrement, le constructeur Nodier Emag, filiale du groupe allemand Emag, s'intéresse à l'ensemble du secteur industriel français. Notamment, lors d'Industrie Paris 2012, Emag a marqué une forte évolution dans ce sens avec le tour vertical VL 2 P (diamètre mandrin 160 mm). Sur cette machine, les pièces cylindriques les plus diverses peuvent être usinées de manière complète et en un seul serrage. Outre les tours verticaux qui ont fait sa renommée, Nodier-Emag commercialise l'ensemble de la gamme du groupe. Elle comprend pratiquement la plupart de technologies d'usinage, notamment avec les centres d'usinage horizontaux SW, mais aussi le taillage, la rectification cylindrique et même l'usinage électrochimique. Pour conclure ce paragraphe, signalons que, dans le secteur de la construction de machines-transfert pour l'automobile, les sociétés françaises Almo et Wirth&Gruffat ont toutes deux disparues comme constructeur depuis près de cinq ans. Le constructeur Ernault, spécialisé dans les tours de production pour le secteur automobile a fermé définitivement ses portes en mai 2009, marquant la fin du groupe Cato.
La France terre de grandes machines 5 axes UGV
Dès le second constructeur français, on entre dans le domaine des grandes machines UGV 5 axes à portique, avec Forest Liné. L'Usinage Grande Vitesse a été mis en pratique pour la première fois par ce constructeur dans les années soixante, d'après des principes définis au début du XXème siècle. Forest-Liné fait partie du groupe MAG depuis 2011. Ses diverses filiales dans le monde sont en cours de vente depuis mai 2012. Ceci ne change rien à la pérennité de Forest-Liné, qui constitue déjà à lui seul un groupe international cohérent, avec un site à Albert dans la somme, un autre à Capdenac dans le Sud-ouest et un troisième au Canada. Ses gammes de machines sont entièrement tournées vers la réalisation de grandes pièces complexes. La construction de machines de nappage composite trouve une forte synergie avec la construction de grands centres de fraisage UGV 5 axes. Sur le marché des machines de fraisage de grandes dimensions, Dufieux est la première société à capitaux privés dans le top 5 des constructeurs français. Spécialiste de solutions d'usinage innovantes et spécifiques, Dufieux prouve qu'il est possible de dynamiser ses ventes en France et à l'étranger. L'entreprise communique peu avec l'ensemble du marché, ses solutions spécifiques s'adressant à un nombre restreint d'utilisateur en France, semble-t-il. Septième constructeur français selon nos renseignements, la filiale du groupe Fives, Cinetic Machining, ne communique pas du tout sur ses capacités de réalisation. Héritier des constructeurs disparus Gendron, Rouchaud et d'autres ateliers moins connus, Cinetic Machining semble se consacrer essentiellement à la construction de machines spéciales de moyennes à grandes dimensions. Spécialiste des grands tours verticaux, Berthiez est dixième constructeur français et fait partie du groupe Starrag-Heckert, qui a racheté la totalité du groupe DS Technologies en 2011. Depuis Saint-Etienne, Berthiez construit et rénove les tours CNC et rectifieuses CNC verticales qui ont fait sa renommée. La commercialisation de l'ensemble des machines du groupe Starrag-Heckert a été confiée depuis novembre à la filiale Starrag France. Sur le marché des grands centres d'usinage 5 axes sous portique, le constructeur annécien Le Créneau Industriel fait preuve d'une belle santé, malgré sa petite taille. Un bureau d'études innovant permet la construction d'une vingtaine de machines portiques trois et cinq axes par an, exportées dans le monde entier. Leur fabrication française s'appuie sur un réseau de sous-traitants très qualifiés dans la région Rhône-Alpes. Les machines de la gamme Créno fourmillent d'innovations, tant dans leur tête de fraisage capable d'aspirer les copeaux, que dans le mode de prise des pièces les plus complexes.
Le nouveau dynamisme des machines françaises standards
En troisième position, Huron appartient au groupe indien Jioty et construit en France des centres de fraisage cinq axes depuis son nouveau site alsacien. Les lecteurs de Machines-Production connaissent bien ce constructeur, premier à disposer d'une gamme de machines-outils véritablement standard. La synergie avec Jioty lui apporte une gamme complète incluant tournage et fraisage, usinage multifonction et technologie à moteur linéaire. Il faut arriver au 6ème constructeur français pour trouver le premier constructeur de machines-outils catalogues à capitaux familiaux, Realmeca. L'entreprise de Clermont en Argonne s'appuie sur la culture d'une société familiale bien implantée dans sa région. Ses dirigeants ont su également adopter une stratégie diversifiée, alliant la conception et la construction en interne de machines-outils estampillées Realmeca, auxquelles se joignent l'importation et la distribution de la marque allemande Spinner sur toute la France et le Maghreb et de l'américain Haas Automation sur une partie Nord de l'hexagone. La conception et la fabrication de tours et centres d'usinage 5 axes UGV de haute précision et grande performance, principalement destinées à la mécanique de précision, confèrent à ses équipes de grandes compétences. Pour l'exportation, son accord de partenariat avec le constructeur allemand Spinner le fait bénéficier d'un réseau de diffusion mondial. Sous la conduite de M. Pais, le constructeur Mecanumeric continue à progresser régulièrement, tant en interne qu'en externe, pour atteindre la dixième place de notre classement. Essentiellement constructeur de découpe laser et de petits centres d'usinage pour matériaux légers, complété avec le rachat de Charlyrobot, Mecanuméric est peu présent en mécanique générale et usinages lourds. Le constructeur de tours et tours-fraiseurs Somab a été vendu par le groupe Cato au groupe chinois Spark en mars 2009. Disposant d'un fort savoir-faire en construction de tours-fraiseurs CN, Somab est présent sur les principales expositions françaises et européennes, mais n'investit pas en communication autre. SMP Technik, fabricant français de machines d'affûtage CNC 5 axes marque un spectaculaire redressement en 2011, en atteignant la treizième place du top quinze. Anciennement société coopérative, sa reprise par des capitaux familiaux semble lui insuffler un nouvel élan. Technologiquement avancées, ses machines séduisent à nouveau tous les secteurs de la fabrication et l'affûtage d'outils coupants, en France et à l'étranger. Sa présence à l'EMO 2013 marque sa volonté de conquérir les marchés internationaux. Cazeneuve, quatorzième constructeur de notre liste n'est pas le moindre des noms de la machine-outil française. Depuis Pont-Evêque (38), la société familiale continue à développer et fabriquer les tours de la marque, ainsi que les centres d'usinage issus du savoir-faire Vernier. Destiné à un public d'outilleurs et prototypistes, sa gamme de machines-outils mériterait d'être mieux valorisée. Manurhin K'MX Technologies, après avoir intégré le groupe tchèque Tajmac, a connu en 2011 une forte progression de son chiffre d'affaires, pour entrer au top quinze des constructeurs français de MOCN d'usinage. Spécialiste des tours automatiques à poupée mobile et poupée fixes, il dispose encore d'une forte notoriété dans le secteur du décolletage.
Un potentiel en devenir
Dans cette édition, les constructeurs LGB ou Lipemec sont cités pour leur potentiel en devenir. Bien que de taille modeste, elles possèdent toutes deux un savoir-faire sous-tendant une progression intéressante. Tous les constructeurs français de machines d'usinage cités affichent d'ailleurs ce potentiel. Il passe sûrement par un marketing rendant leurs produits plus visibles face à la concurrence étrangère, des réseaux de distribution internationaux plus offensifs et des leviers financiers plus forts. Comme toutes les entreprises de mécanique industrielle, elles doivent pouvoir dépasser les contraintes et charges pesant sur les sociétés françaises et, surtout, trouver à embaucher un personnel motivé et compétent. Car le principal retard pris ces vingt dernières années se situe d'abord au niveau de la formation des jeunes générations. C'est le challenge à venir, et les entreprises ne doivent compter, dans ce domaine comme dans bien d'autres, que sur elles-mêmes.